Chausey cultive la mer


Elevage des moules sur des bouchots: pieux en bois plantés dans le sable, alignés afin de faciliter la récolte mécanisée.

Si la pêche aux homards et aux crevettes a fait et fait toujours la richesse de Chausey, une aventure maritime a pris pied sur l'archipel normand.

Depuis 1992, l'élevage d'huîtres, de moules de bouchot et même de palourdes s'épanouit dans les eaux limpides du caillou granvillais, sous l'oeil intéressé du laboratoire de biologie et de biotechnologie marine de l'Université de Caen.


La vie à Chausey n'est qu'un gigantesque flux et reflux. Le travail dans les carrières de granit a été emporté au loin dans les mémoires. De même le travail du varech qui, au XIXe siècle, était récolté et brûlé sur place pour fabriquer la soude nécessaire à la manufacture des glaces de La Glacerie, près de Cherbourg, ou encore pour confectionner les savons de Rouen. Depuis ces temps reculés du plein-emploi, la vie dans l'archipel normand s'est lentement retirée au rythme de départs successifs. D'abord l'école, fermée en 1972. Puis le curé en 1981. Et enfin les dernières vaches, embarquées en 1990. Dans l'autre sens, le tourisme a pris possession de la Grande Île, déversant à chaque grande marée, son flot de flâneurs attirés ici par des promesses de pêches mirifiques. La pêche, naguère si florissante dans ce vivier à homard et grosses crevettes roses (bouquets) de plus de 5 000 hectares, a pris ses quartiers définitifs dans le port de Granville. Pour autant, Chausey est toujours utilisé comme une base avancée par les pêcheurs granvillais qui ont installé ici leurs viviers à crustacés. Et une nouvelle race de marins a pris pied sur l'archipel : les cultivateurs de la mer. « Si l'huître et la moule ne sont pas des inconnus sur Chausey la conchyliculture représente bien ici une nouvelle activité », confirme Pierre-Henri Troude, maire adjoint de Granville et amoureux déclaré de l'archipel.

Invisible aux yeux des touristes qui n'accèdent qu'à la Grande Île, la conchyliculture insulaire regroupe aujourd'hui 29 km de moules de bouchot, 11 hectares de parcs à huîtres mais aussi une concession de 21 hectares d'élevage de palourdes exploitée par la société SATMAR, déjà présente dans la région avec sa ferme-écloserie de naissains d'huîtres à Gatteville-Phare, près de Barfleur. Bien abritées des vents par la barrière rocheuse de l'archipel, toutes ces concessions ne sont accessibles que par des marées d'un coefficient supérieur à 70. Si on ajoute à cela des conditions de navigation particulièrement délicates, on comprend que le métier de conchyliculteur ne s'improvise pas à Chausey. « Pour travailler ici, il faut déjà être marin et bien connaître le secteur », confirme Edouard Lapie, ancien pêcheur de Chausey reconverti aujourd'hui dans l'ostréiculture avec ses fils. « Quand les ostréiculteurs de la côte utilisent un tracteur pour se rendre sur leurs parcs, nous, nous devons prendre le bateau avec une heure de route au minimum au départ de Granville. Une fois échoué sur notre banc de sable, il ne reste que quatre ou cinq heures pour travailler Car si la mer descend vite ici, elle remonte également très rapidement. Bref il faut travailler plus vite avec des frais supplémentaires ». Dans ces conditions, quel est l'intérêt d'élever des huîtres à Chausey ? Tout d'abord, parce qu'il n'y a plus de place ailleurs. « Toute la côte est déjà prise. Et puis, ici, l'huître pousse vraiment très vite », répond l'ancien pêcheur. « À chacun de nos passages sur la concession, il faut sans arrêt taper sur toutes les poches pour empêcher les coquilles de s'accrocher aux mailles. Ca pousse vraiment très vite », souligne-t-il en joignant le geste à la parole.

moules sur bouchot

Pour la palourde, présente dans l'archipel depuis 1989, le mode d'élevage est totalement différent. Ici, on est parti de quasiment zéro puisque ce coquillage, vendu principalement en Italie et en Espagne, est généralement pêché en mer.
Passé maître dans la reproduction des huîtres en écloserie et même des huîtres stériles (triploïdes) pouvant être consommées toute l'année, la SATMAR a mis au point ici un mode d'élevage original où l'on sème le bébé coquillage en plein sable pour le récolter deux ans plus tard, comme on pourrait le faire avec des pommes de terre.
D'expérimentale, la concession est rapidement passée au stade commercial. La production de palourdes atteint aujourd'hui plus de 100 tonnes par an. Vu le prix du kilo de palourde chez les poissonniers détaillants, cela commence à devenir bougrement intéressant !

Cette réussite récente mais spectaculaire des cultures marines dans l'archipel est suivie de près par le laboratoire de biologie et de technologie marines de l'Université de Caen. La situation de l'archipel et la qualité de ses eaux préservées de toute pollution font de Chausey un champ d'observation et d'expérimentation unique dans la région, voire dans toute la France, qui ne manque pas d'attirer les biologistes.

 L'archipel possède ainsi une espèce d'algue Fucus (Fucus Lutarius) qui ne se rencontre qu'ici. De même, les fonds marins de Chausey sont les derniers à conserver un certain type de Zoostères (prairies sous-marines) décimé ailleurs par une maladie bactérienne. Cette richesse de la flore marine fait actuellement l'objet d'études menées par les étudiants du laboratoire universitaire.

De même, l'Université a choisi Chausey pour mener un programme de recherche appliquée sur la reproduction de la seiche, l'une des espèces les plus importantes de la pêche bas-normande suivie d'ailleurs depuis de longues années par le laboratoire universitaire caennais. L'objectif est d'optimiser la reproduction du céphalopode dans l'archipel pour que ces juvéniles viennent ensuite grossir les stocks de seiches adultes capturées par les pêcheurs. Autrement dit, conforter Chausey dans son rôle de nourricerie naturelle pour tous les poissons et crustacés de la Manche Ouest.
Magazine Basse Normandie, mars 1999, Conseil Régional



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