Manoeuvre sur La Granvillaise

Article de Pierre Rafaël Magazine Bateaux Bois N°5

Si à Granville, l'idée de reconstruire une bisquine circulait depuis longtemps ce furent les Cancalais qui mirent les premiers leur magnifique "Cancalaise" à l'eau en 87, réplique de "La Perle" de 1905 d'Auguste LEHOERF.
La "Granvillaise" fut construite par le charpentier Claude Anfray à partir des plans de la "Rose-Marie", du chantier de Louis Julienne, et mise à l'eau le 15 avril 1990. La brune "Cancalaise" n'était plus seule et si les enjeux ont depuis l'âge des "caravanes" et des régates bien changé, les belles empoignades allaient enfin pouvoir reprendre.

Comment vivent les bisquines aujourd'hui ?
La construction à l'identique de navires de cette taille n'est déjà pas une mince affaire, mais son exploitation en est une autre, et "il importe qu'il puisse vivre de son travail."nous précise Daniel Denis, président de l' Association des Vieux Gréements Granvillais (AVGG). Les bisquines sont gérées par deux principes différents. Les Cancalais ont choisi le principe associatif ou chaque passager est adhérent. Les Granvillais ont mis le navire en N.U.C. (Navire à Utilisation Collective) avec deux marins professionnels salariés. Ce qui implique, bien sûr, un rôle d'équipage (navire de commerce). Le bateau accueille des passagers payants. Les bénévoles de l'AVGG, à l'origine de la construction, sont toujours là pour prêter mains fortes en cas de besoins. Ronan le patron et Didier le bosco, tous les deux inscrits maritimes, doivent leur savoir à des années de pratique sur d'autres grands bateaux traditionnels. Ils accueillent avec beaucoup de simplicité et de gentillesse les indispensables équipiers sur ce bateau très exigeant, où toutes les manoeuvres se font avec l'ensemble orchestré du "moteur humain". Un plaisir immense à partager, où la bonne humeur, la facilité des rapports et l'esprit d'équipe, comme nous l'avons constaté, règnent en maîtres. Dans la pratique, à Cancale où à Granville, les deux méthodes fonctionnent bien.

Principe général de manoeuvre sur la Granvillaise

Plan de voilure en régate

Installation du "moteur à vent"
La garde robe courante d'une bisquine est composée de 6 à 7 voiles. Sur le grand mat, le taillevent avec au-dessus le grand hunier. Sur le mat le plus avancé (mat de misaine) est établie la voile du même nom avec au dessus, le petit hunier. Le foc avec son point d'amure sur rocambeau. Le tape cul, avec ou sans hunier. La Cancalaise en possède un et la Granvillaise pas. En régates, par petit temps, on envoie les rikikis ou perroquets (au dessus des huniers) et parfois la bonnette (grand foc ballon). Les combinaisons sont nombreuses et le rendement impressionnant.
D'abord, sortir l'énorme bout-dehors de 27 cm de diamètre et de 12 m de long, lorsque le bateau est au port (si l'espace de dégagement le permet). Cette manoeuvre demande trois à quatre équipiers sur chaque bord et hisse eh ho...
La première voile à envoyer est le "taillevent" dans le jargon granvillais ou "grand'voile" dans celui de Cancale.

A envoyer le taillevent
3 Personnes sur le martinet (apiquage). 4 sur la drisse Ces deux manoeuvres se font simultanément en prenant bien soin de garder la vergue horizontale. Palan d'amure en tension. Le barreur maintient le bateau bout au vent. Lorsque la drisse est à fond, on reprend du martinet en apiquant plus que nécessaire de façon à creuser le guindant. On reprend le palan d'amure à fond à 4 ou 5 équipiers. La tension est si forte que cette énorme poulie est frappée (fixée) devant le grand mât sur le pont à un oeil relié aux fonds du navire par un rond d'acier de bonne facture pour éviter la déformation, voire l'arrachement des barrots concernés. Sous la tension, un pli transversal se forme, qui est résorbé par un relâchement adéquat du martinet. Ensuite on choque le palan d'amure pour avoir le guindant bien établi. Il est difficile, nous précise-t-on de hisser le taillevent au largue.

A envoyer le foc
Un cercle de métal avec oeil et croc (le rocambeau) permet de crocher le foc à ce classique point d'amure mobile qui évite les exploits d'équilibristes sur cet espar de 10 m de porte à faux... Les écoutes sont passées tout à l'extérieur des bastaques (la bisquine n'a pas de haubans) et sont frappées sur le point d'écoute de la voile par deux noeuds de chaise. Le rocambeau est ensuite halé à l'extrémité du bout-dehors, par un filin (le hale-à-bord). Lorsque le rocambeau est à poste, le point de drisse est hissée au palan trois brins à trois équipiers et ces valeureux matelots sont priés de bien étarquer. Pour cette manoeuvre, les écoutes sont choquées en grand. Enfin, on borde à 2 ou 3 et on frappe l'écoute sur le point fixe sous le vent, le long du pavois, que l'on appelle le fileux.

A envoyer la misaine
La manoeuvre est la même que pour le taillevent mais demande moins de bras. Trois à la drisse et deux au martinet. Sur la misaine, il n'y a pas de palan d'amure comme sur le taillevent. Le point d'amure est frappé sur un croc situé en tête d'étrave.

A envoyer le grand hunier
Au près on commence par lui et au portant par le petit. Le hunier est envergué et à poste sur le pont. On capelle l'écoute sur le point d'écoute en vérifiant la bonne orientation de la poulie sur la vergue. La drisse est capelée au niveau du cuir de protection du point de drisse de vergue, à son tiers avant. D'où l'appellation contrôlée de gréement au tiers. L'amure sur le point d'amure en le passant à l'extérieur des haubans. La voile est envoyée la tête en bas (vergue en dessous) : 2 personnes sur l'amure, 3 sur l'écoute, 5 à la drisse. On choque à fond l'amure. On souque sur drisse et écoute en même temps. Quand la vergue de grand hunier est au niveau de la vergue de taillevent, on étarque à fond l'écoute. Ensuite on reprend la drisse à fond.

A envoyer le tape-cul
Cette voile est d'abord placée enverguée entre les palans d'écoute de taillevent. Auparavant la queue de malet, espar horizontal recevant à son extrémité le point d'écoute, dressée le long du mat est mise à poste. Rappelons que ce dispositif n'est pas une bôme, mais un prolongement fixe permettant d'établir et de régler une voile à bordure libre et de projeter son point d'écoute à l'extérieur du tableau arrière. Un palan réglable du bord permet de modifier l'amplitude de ce point d'écoute suivant les allures. Après fixation du point d'amure et d'écoute, on envoi par 2 à trois personnes au couple martinet / drisse avec la vergue horizontale, cette voile au maniement plus aisé. Ensuite comme sur le taillevent ou misaine on travaille au martinet l'apiquage jusqu'à l'obtention d'un creux satisfaisant. Suivant l'allure son réglage est une aide précieuse à la barre. Le tape-cul était le plus souvent utilisée en régate. Ce n'est pas ce que l'on peut appeler une propulsive mais sa présence comme j'ai pu le constater est un facteur d'équilibre important. Certains patrons, après la motorisation s'en servaient pour cela à la pêche. C'est étrangement sur certains navires, ayant avec la réforme perdu leurs ailes, la seule toile survivante...

A envoyer le petit hunier
Idem mais toujours envoyé au vent. Celui-ci stocké, envergué le long du roof est amené vers l'avant du pavois et un équipier libère la toile de son ferlage. La vergue est maintenue à l'épaule pour capeler le point de drisse à sa place et comme pour le grand hunier, il est envoyé à l'envers (vergue en bas) mais toujours au vent. Les points d'amure et d'écoute sont frappés. L'ensemble passe à l'extérieur des haubans et est hissé jusqu'au niveau de la vergue de misaine, ensuite celle du petit hunier rejoint sa place en tête. Sur les gréements au tiers, c'est vraiment l'action conjuguée -drisse-martinet / écoute amure qui rend toujours ces manoeuvres collectives si belles à voir et si stimulantes à faire.

La prise de ris
Cette manoeuvre, lorsqu'elle n'est pas correctement orchestrée s'apparente d'avantage à une "prise de risque"... Autant de bateaux, autant de patrons et donc autant de techniques spécifiques pour chacun. Sur "la Cancalaise" Yvon Georges utilise un autre système fort ingénieux dont il m'a très gentiment expliqué les principes dans le brouhaha des fanfares de Douarnenez 98. Mon brave magnéto n'a retenu que la musique et moi pas toutes les paroles de ce patron réputé et réservé mais au débit impressionnant dès qu'il s'agit de son bateau. Une rencontre dans le calme avec lui me permettra de vous reparler de la chose... La prise de ris sur "la Granvillaise" Contrairement à ce qui se passe parfois, la toile n'est pas affalée complètement. Par exemple, pour prendre le premier ris, on affale seulement jusqu'au second ris, ce qui permet de laisser un peu porter. On bosse au deuxième ris pour contrôler la toile, ce qui permet de travailler sur le pont tranquillement. On passe le palan d'écoute sur l'oeillet de premier ris, le palan d'amure idem. Le bas de la voile est ensuite ferlé et maintenu aux garcettes par des noeuds plats gansés. Détail important : prendre bien soin de ne pas serrer trop fort les extrémités, écoute et amure, sinon les risques de déchirures sont importants. Ronan me fait d'ailleurs observer que les garcettes correspondantes sont volontairement plus courtes pour décourager d'éventuels "matelots vaillants et trop zélés"... Cette manoeuvre bien organisée ne présente, me dit-il, aucune difficulté particulière.

Le virement de bord
Les conseils sont les mêmes que sur d'autres voiliers. Au commandement "Paré à virer" tous les équipiers préparent la manoeuvre. L'équipe sous le vent largue les trois tours morts du point fixe le long du pavois. Chacun est à son poste -"envoyer"- Le barreur oriente fermement la barre franche de 4,50 m sous le vent - Le foc est largué d'un seul coup, mais personne ne souque sur l'écoute au vent. En effet, et c'est particulier à la réussite du virement, cette voile très en avant sur son bout-dehors, amurée à plus de 10m ne supporte pas une reprise immédiate comme on aurait tendance à le faire d'habitude. Contrarier un grand foc de bisquine, c'est s'assurer d'un cuisant manque à virer. La barre est à fond le long du pavois et le foc est laissé libre. Malgré leur déplacement important, les bisquines sont d'abord de puissants voiliers extrêmement manoeuvrant. Lorsque l'on arrive sous l'autre amure, trois paires de bras contrôlent l'écoute, la souquent et la blo- quent par trois tours morts et une boucle passant de . l'autre côté d'une jambette et revenant bloquer la manoeuvre sur les tours morts (Plus long à lire qu'à faire). On reprend la misaine pour ne pas avoir trop à forcer et le foc n'est bordé qu'à la fin. Pour affaler, l'ordre est bien sûr fonction de l'allure, mais en général, sous voilure de route on commence par le "tape-cul" puis le petit et le grand hunier, suivi de misaine foc et taillevent.

La mâture
Actuellement, on ne trouve plus beaucoup de bois de mâture. En effet, à l'époque les arbres étaient spécialement entretenus pour cela, émondés régulièrement, sans noeuds ni pétoches. Le plus souvent, le bois employé était du Pitchpin, maintenant introuvable dans ces longueurs. Les Charpentiers Réunis, qui ont fait le dernier mât de la. "Cancalaise" ont pris un épicéa d'altitude dans les Vosges. La "Granvillaise" était mâté en pin d'Oregon et le nouveau mât en "yellow pine" un nord américain qui est un bois de mâture peu connu en France dont la qualité se situe entre le Pitchpin et le Pin d'Oregon, avec une dureté proche du premier et la légèreté du second. Il n'y a bien sûr en ce domaine pas de solution miracle.

La marche d'une bisquine
Lorsque l'on découvre une bisquine à quai, l'inclinaison des mâts en impressionne plus d'un. La perfection des lignes, l'élancement de la voûte, son profil, la tonture du pont et la rusticité des équipements, nous démontre que nous sommes en présence d'un pur voilier qui, malgré la fâcheuse réputation dont on affuble trop souvent les vieux gréements, reste puissant, rapide et de plus, très manoeuvrant. Les voiles, avec tous les bras disponibles, sont envoyées rapidement et le moteur n'a pas longtemps voie au chapitre. Sur la "Granvillaise", le bon vieux Baudouin de 75CV à démarrage à air, n'est vraiment là que pour les manoeuvres portuaires. Nous avons pu constater qu'une bisquine est un voilier très fin et très puissant. La barre franche de la belle dame normande approche les deux mètres cinquante et reste douce par brise modérée. Avec ses cinquante cinq tonnes, cette bisquine, dans ce qui nous a été donné de percevoir, obéit bien et il et évidemment toujours nécessaire d'anticiper. Sans son "tape-cul", elle a, sans doute du fait du foc très avancé, tendance à abattre. Par contre, dès que cette toile est envoyée et réglée, cette tendance semble s'annuler et le bateau retrouve alors des composantes au lof plus logique pour le barreur de passage. Il n'y avait pas de voiles inutiles sur ces magnifiques navires de pêche. Dans le petit temps, pour les régates, l'équipage envoyait les fameux "rikikis" (perroquets) au-dessus du grand et du petit hunier. Ces deux bisquines nous donnent parfois l'occasion d'imaginer ce que pouvaient être les régates ou ces très nombreuses cathédrales de toiles aimaient à en découdre. Lorsque le temps fraîchit, on réduit évidemment la surface par les hauts et le barreur, pour contrôler la bonne bête, dispose de part et d'autre de son banc, de deux cordages que l'on appelle des garants. Il utilise, celui au vent, frappé à un point fixe en bas du pavois, lui fait faire un tour sur la barre franche et la contrôle ainsi par l'autre extrémité du garant, avec un effort acceptable.

Prenez la barre
Ces voiliers que l'on appelait les "tracteurs des mers", tellement leur puissance au travail imposait le respect et leur beauté l'admiration, continuent, grâce aux adhérents et stagiaires heureux d'y séjourner, d'embellir par leur présence leurs côtes natales. Joie de la manoeuvre, approche des nombreux réglages, complicité du vent avec ces ailes majestueuses et souples. Puis tenir la barre, point d'émergence d'autres sensations, d'autres perceptions, pour mieux sentir vibrer la puissante et délicate demoiselle. Etre à son écoute sans trop s'imposer, la conduire seulement à faire son possible, du mieux que l'on peut. Et puis, même si l'on ne sait pas, ou pas bien, l'oeil vigilant et amical du patron ou de son bosco nous incite à oser nous faire plaisir. Apprendre, sentir, rêver, faire...bref, se faire du bien, être accueilli, être en mer, tout simplement. Ces deux magnifiques bisquines et bien d'autres batiments superbement construits, enchantent nos regards et donneront encore longtemps du corps à nos rêves.