Deux coursiers de la baie du Mont-Saint-Michel renouent avec une tradition séculaire.

(Le Monde Jeudi 15 février 1996) Dans le soleil écarlate, les deux bisquines
traçent leur double sillon d'écume. La
Cancalaise et La Granvillaise remontant avec le flot, le
Sund de l'archipel des Iles Chausey, cinglent dans une
apothéose d'ailes blanches déployées
vers le continent. La dame noire et la dame blanche
prolongent, sur quelques milles, leur duel amical, avant de
regagner leur port d'attache respectif. De part et d'autre
de la baie du Mont-Saint-Michel, Cancale et Granville se
contemplent. Cancale est en Bretagne; Granville en
Normandie. Depuis des siècles, elles surveillent le
Mont solitaire mouillé au milieu des sables. Des
siècles durant lesquels les deux provinces ont
convoité sa possession. Ce sont les Normands qui
l'ont obtenue, et les Bretons ne s'en sont pas remis. Au début du 19ème siècle s'entame
entre le port d'llle-et-Vilaine et celui de la Manche une
nouvelle rivalité. Un affrontement qui, souvent,
tourne à l'aigre lorsque leurs flottes de
pèche tentent d'outrepasser les limites de dragage
sur les bancs d'huîtres sauvages qui abondent à
l'époque dans la baie. C'était au temps des
bisquines. Ces élégantes embarcations
fortement toilées, originaires des côtes
normandes et dérivées du lougre,
présentent une étrave droite, une voûte
arrière très élancée, sortant
impertinemment de l'eau, et trois mâts à forte
quête arrière portant au travail deux
étages de voiles gréées au tiers. Une
grandiose architecture de 246 m2 de toile. Ces bisquines deviendront rapidement une
exclusivité des quartiers maritimes de Granville et
de Cancale. Péchant rarement en solitaire,elles se
constituent en convoi. On appelle cela « la Caravane
», maintes fois représentée par le
peintre Marin-Marie. lnoubliable spectacle que cette cohorte
d'une soixantaine de bateaux sortant en rangs serrés
du port, puis, passé le môle, s'ouvrant en
éventail avant de pointer toutes voiles dehors vers
le large pour ratisser de leurs « fers » les
pâturages marins de la baie. Au siècle
passé, une quête fructueuse pouvait, par
embarcation, rapporter jusqu'à 100 000 huîtres
en une joumée. Au cours de l'hiver 1851-1852, la
prise de Granville s'éleva à 73 millions
d'huitres. Jusqu'au jour - c'était au lendemain de la
guerre de 14-18 - où les bancs furent
épuisés. Cette activité prit fin, mais non celle des
bisquines, qui se reconvertirent dans la pêche au
chalut. Court sursis. L'avènement du moteur et la
Seconde Guerre mondiale sonneront leur glas. Mais la
concurrence entre les deux villes, à propos des zones
de pêche, n'était pas leur seul sujet de
querelles. Les affrontements se renouvelaient lors des
régates que se livraient les équipages au
moins deux fois l'an. Commencées en1848, elles se
poursuivirent jusqu'à la fin des années 30.
Quel enfant de ces ports n'a entendu plus tard raconter les
joutes mémorables qui opposèrent, avant 1914,
Le Vengeur et La Rose-Marie de Granville à La Mouette
et à La Perle de Cancale. A ces occasions, pour
augmenter la surface de voilure, on sortait le
gréement de régates. Les perroquets ou
rikikis, « la plume qui fait voler l'oiseau »,
étaient hissés au sommet du grand et du petit
hunier surmontant la grand-voile et celle de misaine. On
envoyait aussi la voile et le hunier de tapecul et, pour
naviguer au portant, une bonnette amurée sur le long
bout-dehors. Un total de 350 m2 de toile. Imaginez
l'allure. Presque cinquante ans ont passé. Le 18 avril 1987,
après deux ans de chantier, La Cancalaise, copie
exacte de La Perle, construite en 1905, a quitté son
ber et glissé pour la première fois dans les
eaux vertes de la baie. Tout Cancale était en émoi. « Dans
cette aventure, raconte Yvon Georges, initiateur du projet
et patron de la bisquine, la ville entière nous a
suivi. Le chantier s'est déroulé à
découvert sur la grève de la Houle, autrefois
lieu traditionnel des constructions navales. » Pour
l'occasion, le « comité des casquettes »,
les vieux marins qui avaient navigué sur ces bateaux,
s'est déplacé de son banc de causerie habituel
du Plat-Gousset, sur l'autre bord de la criée, afin
de s'installer face au chantier. « Ils discutaient
entre eux, mais sans jamais se mêler du travail des
charpentiers. Fallais donc les voir pour écouter
leurs commentaires, et cela nous a beaucoup servi. »
Granville fut piqué au vif. Pas question de laisser
une bisquine du port d'en face naviguer seule dans le
secteur. D'autant plus que La Cancalaise ne cessait de venir
parader sous son nez. « Nous voulions les exciter
ajoute en riant Yvon Georges, pour les forcer à venir
un jour en découdre avec nous. » La tactique a
marché. Daniel Denis, capitaine du port du
Hérel, a pris les choses en main, avec d'autres
Granvillais. « Ce fut, explique-t-il, un levier
formidable que cette concurrence entre Cancale et Granville.
Elle nous a poussé à relever le défi.
» La construction de La Granvillaise, reproduction des
plans de La Rose-Marie, lancée en1900, est
confiée au chantier Anfray en décembre 1988.
Le 15 avril 1990, jour de Pâques, la grande coque est
grutée et mise à l'eau dans l'avant-port
où La Cancalaise, accourue dés le matin, tire
des bords en attendant l'apparition de sa cadette. Sans
être identiques, les deux bisquines sont bien du
même tonneau. La noire fait18,10 m ; la blanche18,28m.
Cela promet de belles régates. La première a
lieu le 22 juillet. A la barre de La Granvillaise,
François Bouchard ; aux commandes de La Cancalaise,
Eric Tabarly. Granville emporte la première manche.
Le 5 août, Cancale gagne la revanche. La tradition est
renouée. Les vieux marins qui ont, dans le passé,
navigué sur les bisquines s'en sont presque tous
allés. A Granville, François Bouchard
était le demier. Bouchard est un nom de Cancale. En
1918, son père Henri a traversé la baie
à bord de La Gloire, sa bisquine, pour venir
s'établir à Granville. Le petit
François n'avait que huit jours. Plus tard, devenu
patron de pêche à son tour, il a toujours
défendu avec panache, dans les régates, les
couleurs de sa ville d'adoption. Puis la guerre est venue.
Avec d'autres bisquines, La Gloire a coulé dans le
port lors du bombardement allié de 1944.
François l'a renflouée pour la conduire
jusqu'à son dernier mouillage, au Plain, à
Chausey, dans l'anse à la Truelle, sous le
sémaphore. Dans les années 70, on pouvait encore y admirer
l'élégante découpe de ses membrures.
Puis elle est retoumée lentement au sable, aux vents
et aux marées. Le 26 novembre dernier, sous un de ces
ciels d'huitre qu'il aimait tant, François Bouchard a
«mis le cap à l'est ». C'est la direction
du cimetière Notre-Dame, accroché sur la
falaise face au large. il avait soixante-dix-sept ans. La
Granvillaise, désarmée pour l'hiver, n'a pu
venir lui faire sa parade d'honneur. L'équipage a
envoyé une gerbe. Dans les ports, quand un marin
disparaît, on salue sa mémoire avec
respect.
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