Les Régates de 1898

à Granville


Article paru dans le journal local "Républicain Granvillais"

Les Régates du 14 Août 1898, organisées sous le patronage de l'Union des Yachts Français par la Société des Régates Granvillaises, ont été favorisées par un soleil splendide; aussi leur succès que nous enregistrons avec plaisir, a-t-il été complet.

Cette fête nautique annuelle - fête locale par excellence- avait attiré un nombre très important de visiteurs dont la circulation active a donné à nos principales rues beaucoup d'animation et de gaieté. Tous les trains arrivés dans la matinée de dimanche étaient bondés. Le temps était très favorable d'ailleurs pour les excursions au bord de la mer. La chaleur torride de ces jours derniers était tempérée par une brise rafraîchissante. Aussi la foule s'est-elle portée en masse sur les jetées et sur les points de la ville dominant le port, le Roc notamment, d'où l'on jouit d'un coup d' oeil unique, quand la baie est claire et ensoleillée comme elle l'était dimanche.

Les Régates ont commencé avec un léger retard occasionné par une erreur dans la mise en place des bateaux destinés à servir de bouées, dont l' un, celui de l'ouest, n'avait pas été placé conformément aux indications du Comité. Mais ce retard n'a nullement été préjudiciable aux Régates. Au contraire ; à mesure que la mer montait, la brise devenait plus forte et, en augmentant la vitesse des coureurs, donnait ainsi aux courses leur maximum d'intérêt.

La première course réservée aux bateaux mesurant moins de six mètre, a été marquée par un petit accident. Dès le départ, le cotre Elia, un bon marcheur qui avait les plus grandes chances, a rompu son mât au capelage et s'est trouvé, ainsi, hors de course. L'Elia est rentré au port immédiatement.

C'est Maître-Jean, de Cancale, qui est arrivé premier, battant le Bon -François et le Véloce.

 
Photographie probablement prise entre 1900 et 1903. Collection Louis Julienne
La seconde course a donné lieu à un départ magnifique. Tous les bateaux au nombre d'une dizaine portés au programme, ont quitté leur tangon ensemble et le coup d'oeil de ces petites embarcations couvertes de voilure était ravissant.

Après une lutte chaudement disputée la victoire est restée à la Jeune-Colombe, de Cancale, battant Espérance, de Cancale, Vague, de Granville, St- Eloi, de Granville, Jne-Désiré, de Cancale.

Contrairement à ce qu'on était en droit d'espérer cette année, après la fusion des deux sociétés rivales, dont l'antagonisme avait été, l'année dernière,si préjudiciable à notre réunion, la course de yachts, par suite du petit nombre de ceux qui y ont pris part, n'a présenté qu'un intérêt très relatif. Quatre seulement se sont présentés : encore appartenaient-ils par suite de leur tonnage, à trois séries différentes. De sorte qu 'Axel et Excelsior se sont trouvés seuls dans leur série respective. L'intérêt de la course était donc resté circonscrit entre la lutte de Tokayo et de Hadjie, d'un tonnage à peu près égal, deux fins marcheurs qui ont eu plusieurs fois l'occasion de se mesurer. Après une lutte intéressante Tokayo est arrivé premier.

Le départ avait eu lieu successivement suivant les rendements de distance réglementaires appliqués en pareil cas, et d'après la jauge, Axel parti le premier avec plusieurs minutes d'avance, n'a été rattrapé que très loin par ses grands concurrents, et ce petit bateau a fourni une course remarquable. Quant à Excelsior, d'un tonnage beaucoup plus important,et construit selon les anciennes formules, une brise un peu plus forte eut assurément mieux fait son affaire. Il a fourni malgré cela une course honorable, mais il n'est pas de taille à courir contre les bateaux nouveaux.

La lutte entre Tokayo et Hadjie a donc constitué le principal intérêt de la course de yachts. C'est Tokayo qui l'a emporté battant Hadjie de quelques secondes. La victoire de M. Gautier de Kermoal, est, en même temps, une victoire pour la construction française. Tokayo a en effet été construit par M. Mallard, en 1894. Le plan de Hadjie, construit en 1896, dans les chantiers de Fay, un des plus réputés d'Angleterre, a été tracé par Soper, un spécialiste non moins célèbre.

La 4ème course réservée aux grands bateaux de pêche et pour laquelle notre population se passionne si aisément, a eu lieu cette année dans des conditions normales. Aucun accident sérieux n'est venu compromettre sa réussite ou mettre hors de course un bateau ayant quelque chance d'arriver dans les premiers. La seule chose que l'on puisse regretter c'est que l'Indépendant n'y ait pas pris part. Nous aurions pu ainsi établir une comparaison entre les marcheurs cancalais, tant réputés, et tous nos bateaux granvillais.

En ce qui concerne le Vengeur, dont la course de dimanche a été une nouvelle victoire, nous voilà maintenant fixé. L'année dernière, en présence de la facilité vraiment dérisoire avec laquelle ce bateau avait battu ses concurrents, nous attribuons en partie à un léger accident de course, la brillante victoire qu'il avait remportée. L'année dernière il ventait forte brise et la mer était houleuse. Cette année, la brise était légère et la mer calme. Le temps était, en somme, plus favorable aux bateaux cancalais qu'à ceux de Granville, puisque les premiers, d'après les dires des gens du métier, s'accommodent bien d'une petite brise. Ces considérations ne font que faire mieux ressortir la victoire du Vengeur. Les deux courses de ce bateau et l'avance considérable qu'il a prise dès le début - avance qu'il a compromise en allant, à la fin du premier tour, courir un trop long bord dans l'Ouest - prouvent que ce bateau est incontestablement supérieur aux bateaux de Cancale. Cette fois, il n'y a plus de doute possible. Sous toutes les allures, le Vengeur a marqué sa supériorité. Tout admirateur de la construction cancalaise que nous soyons, nous le constatons avec un plaisir véritable, et nous adressons nos plus sincères félicitations à M. Julienne, qui en a conçu et exécuté les plans.

Le Vengeur mérite bien son nom. Il a vengé nos défaites passées. Mais s'il est vaillant comme l'ancêtre dont il porte le nom, il faut qu'il affronte de nouveau la lutte, et ne craigne pas de se mesurer à ses adversaires.

Dans cette course, les bateaux de Cancale ont fait preuve des mêmes qualités. Mouette , arrivée deuxième, a fait une belle course, et son patron a montré tout son savoir de manoeuvrier. Après Mouette, venaient la Perle, l'Elan et Vénus.

Comme on le voit, les autres bateaux granvillais ont été battus par les bateaux de Cancale, et cette course a montré leur infériorité.

Après la course des grands bateaux, on peut dire que, pour les vrais amateurs les régates sont finies. Les courses de doris, canots, etc... n'offrant qu'un intérêt très secondaire. Aussi, dés ce moment, le public a-t-il quitté Ia grande jetée, heureux d'avoir passé agréablement cet après-midi de fête.

Pendant toute Ia durée des régates, Musique du 2ème régiment d'infanterie a exécuté brillamment les plus jolis morceaux de son répertoire.

Le soir, sur le Cours Jonville illuminé, entre deux morceaux joués par notre fanfare municipale, a eu lieu, sous la présidence de M. Jacques le Seigneur, président de la Société des Régates, distribution des récompenses. M. Bure, Maire, Président du Comité d'honneur, M. Letourneur, vice-président de la Société et quelques membres du Comité, assistaient à cette distribution qui a provoqué comme toujours, des cris d' enthousiasme plus que tapageur et, en tout cas de mauvais goût. L'appel des lauréats a été fait par M.. Ch. Guillebot, secrétaire de la Société.

Après la distribution, la foule, nombreuse s'est dirigée vers le Casino, où un feu d'artifice, dont une des pièces principales représentait un bateau a été tiré. Est-ce nécessaire de dire qu'aussitôt que les formes de ce bateau sont apparues au public, ce cri : Le Vengeur, est sorti en même temps de toutes les bouches ?

Nous avons dit que le Cours Jonville était illuminé. N'oublions pas d'ajouter que les rues Lecampion, du Pont et des Juifs l'étaient également. La rue Lecampion, toute blanche avec ses lustres et ses ballons rouges, faisait un charmant effet. La rue du Pont, avec ses arcades rouges et ses ifs blancs, était très originale.

Comme toujours, c'est au Casino, brillamment illuminé, que la fête s'est terminée. Une foule élégante a dansé toute la nuit avec entrain, et ce n'est que longtemps après le lever du soleil que nos étoiles de la danse sont allées se jeter dans bras de Morphée, le dieu du sommeil, quelquefois, de l'amour..... signé CAMILLE.


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